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La Nouvelle-Calédonie est-elle une cause perdue ? (2)

Photo place de la paix Nouméa
Crédit photo - La statue de la poignée de main entre Jacques Lafleur, chef de file des partisans du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la République française, et Jean-Marie Tjibaou, leader des indépendantistes kanak, échangée le jour de la signature des accords de Matignon, le 26 juin 1988, a été inaugurée à Nouméa, le 26 juin 2022. 
décembre 2025 – Tribune libre rédigée par Edouard Rappaz, qui reprend et complète la TRIBUNE PUBLIÉE début juillet 2025

 

LA NOUVELLE-CALÉDONIE EST-ELLE UNE CAUSE PERDUE ?

Quatre ans après le troisième et dernier référendum d’autodétermination, organisé le 12 décembre 2021, et malgré la signature du projet d’accord de Bougival le 12 juillet 2025, la Nouvelle-Calédonie peine toujours à trouver le chemin d’avenir pour construire le « Nous » et s’inscrire dans la voie tracée par les accords de Matignon-Oudinot (1998 – 1998) et de Nouméa (1998 – …) vers l’émergence d’une « communauté de destin ».

 

La crise insurrectionnelle de mai 2024 a mis à bas un système économique, social et institutionnel déjà à bout de souffle

Le 13 mai 2024, dans le contexte du projet gouvernemental d’élargissement du corps électoral, l’agglomération du Grand Nouméa s’embrase. Émeutes, barrages, pillages, allant jusqu’à des affrontements mortels, marquent une vague de violences inédites sur le territoire depuis quarante ans. 14 morts, 3 000 arrestations, 2,5 milliards d’euros de dégâts, 10 000 emplois perdus, diminution de 15 % des recettes fiscales, un bilan ahurissant.

Le modèle économique et social était toutefois déjà exsangue avant 2024. Industrie du nickel au point mort, concentration de richesse et inégalités de rente, finances publiques dégradées, vie chère, etc., si la récente crise qui a secoué la Nouvelle-Calédonie part d’un conflit politique, elle s’inscrit dans un contexte économique durablement difficile.

Les politiques publiques, malgré un poids considérable du secteur public – 30 % des emplois, contre 20 % en Hexagone –, n’ont pas non plus été à la hauteur depuis vingt ans. Logements indignes, transports insuffisants, inégalités, manque d’espaces éducatifs et culturels, jeunesse abandonnée, autant de ratés qui concernent en particulier la communauté mélanésienne et fragilisent les perspectives d’un vivre-ensemble sain et prospère.

Pourtant, malgré ce constat malheureux, les responsables politiques ne parviennent pas à s’entendre pour construire l’avenir de la Nouvelle-Calédonie.

 

Des acteurs politiques sans vision, incapables de penser le jour d’après

Confrontée à une organisation institutionnelle complexe – composée du Congrès, du Gouvernement, du Sénat coutumier, du Conseil économique, social et environnemental, de Conseils coutumiers, de trois provinces et trente-trois communes – la Nouvelle-Calédonie pâtit en plus de l’irresponsabilité de ses élus. Si des mouvements récents – telles la sortie du FLNKS du Palika et de l’UPM, ainsi que les concessions des loyalistes dans le cadre des négociations de Bougival – semblent reconfigurer le paysage politique calédonien, il souffre d’une opposition frontale sans réelle volonté d’aboutir à un compromis.

Côté indépendantistes, si la « lutte » et le « combat » anciens apparaissent comme légitimes et compréhensibles, une partie radicale, responsable des émeutes de 2024, s’oppose au dialogue et rejette la faute sur un « passage en force » permanent de l’État – tout en réclamant en continu son soutien financier. De plus, si certains fonctionnements de la société traditionnelle kanak sont mis à l’épreuve de la modernité – hiérarchie dans le clan, place de la femme, droit de l’enfant, alcool, drogues, diabète, etc. –, ces responsables indépendantistes, au sein du FLKNS principalement, n’ont de priorité qu’une indépendance sans projet ni vision.

Côté loyalistes, une partie, ici aussi, radicale n’est pas loyale à la France, mais à une France coloniale, qui heureusement n’existe plus depuis l’avènement de la Vème République. Néanmoins, ces responsables-là réclament à la France soutien et protection, pour garantir leurs rentes économiques et politiques, sans d’ailleurs aucune reconnaissance sincère ni envers l’État, ni envers les « métro » ou les « zoreill », lesquels s’engagent pourtant également, parfois certes pour une durée limitée, pour le développement de la Nouvelle-Calédonie.

Le dialogue institutionnel reste ainsi confiné entre des interlocuteurs assis sur leurs positions acquises et peu disposés à laisser échapper la rente. Or, le risque est grand que les logiques identitaires l’emportent, en nourrissant méfiance, rancœurs et ressentiment entre les communautés, et que deux légitimités – indépendantiste et loyaliste – s’opposent au lieu de s’enrichir l’une l’autre, pour forger un avenir commun.

 

Le projet d’accord de Bougival de juillet 2025 décrit de nouvelles perspectives

« Le pari de la confiance ». Ces mots introduisent le projet d’accord de Bougival, le premier signé depuis 1998 (!) par toutes les forces politiques, sous l’égide de Manuel Valls, alors ministre des Outre-mer.  L’ingénierie institutionnelle proposée, construction sui generis ne rentrant dans aucune catégorie connue du droit constitutionnel, ouvrirait une voie vers une solution pérenne mais évolutive.

En détail, ce projet d’accord créerait l’État de la Nouvelle-Calédonie, au sein de la République, et se traduirait par trois évolutions majeures : la consécration d’une capacité d’auto-organisation, l’instauration d’une nationalité calédonienne dans un État de la Nouvelle-Calédonie et l’exercice des compétences régaliennes. En plus, il ouvrirait en partie le corps électoral, actuellement gelé depuis 1998.

Si ce projet manque de réponses concrètes apportées à la situation préalablement décrite, il semblait fixer une trajectoire de nature à réunir enfin la Nouvelle-Calédonie, car il a été signé, le 12 juillet 2025, par l’ensemble des acteurs politiques présents à Bougival. Malheureusement, le FLKNS, pourtant partie prenante essentielle des négociations, s’est rapidement désolidarisé de ce projet d’accord. De plus, l’instabilité gouvernementale, à Paris, et le remplacement de Manuel Valls fragilisent la parole de l’État.

Les élections provinciales, initialement prévues en 2024 (!), puis en 2025, ont été déplacées au plus tard au 28 juin 2026, afin de permettre « d’amender » et « améliorer » le projet d’accord de Bougival. Si une « consultation anticipée » a été programmée le 15 mars 2026, elle vient finalement d’être abandonnée faute d’accord en ce sens à Nouméa et Paris ; sur le fond et la forme, le projet d’accord de Bougival semble en mauvaise posture.

 

Le statut quo est impossible, la Nouvelle-Calédonie est à construire

Dans ce contexte, la France ne peut pas se contenter de jouer un simple rôle d’arbitre mais doit s’engager et être à l’initiative pour tenter de concilier (i) la prise en compte des aspirations légitimes du peuple kanak et des différentes communautés, (ii) la participation de tous les citoyens calédoniens, y compris ceux exclus à ce stade du corps électoral spécial, mais désireux de s’engager pour l’avenir de la Nouvelle-Calédonie et (iii) la défense de ses intérêts.

Les tensions identitaires et les fragilités structurelles de la Nouvelle-Calédonie, située, par ailleurs, dans un environnement régional, au cœur de l’axe indopacifique, enjeu de toutes les convoitises et des luttes d’influence, obligent à renoncer au statut quo et à essayer, encore, toujours, de réfléchir à un projet de société, inscrit dans un processus de réconciliation et de refondation. Que le projet d’accord de Bougival aboutisse ou non, la priorité demeure de maintenir, avec respect et humilité, mais aussi honnêteté et créativité, la voie du dialogue.

En ce sens, le débat mérite d’être enrichi et partagé à propos :

  • À court terme, de sujets terre-à-terre tels, par exemple, le rôle et l’efficacité des institutions – notamment l’avenir des provinces –, la meilleure représentation des communautés, l’ouverture légitime du corps électoral ou, encore, la santé, les transports, l’épanouissement de la jeunesse, l’intégration économique régionale de la Nouvelle-Calédonie, la lutte contre la vie chère, etc.
  • À moyen long terme, de l’avenir institutionnel, potentiellement évolutif, du territoire, à partir, éventuellement, de l’État de la Nouvelle-Calédonie dans la République française – comme indiqué dans le projet d’accord de Bougival –, pour construire « une petite Nation dans la Grande » ; d’une souveraineté partagée ; d’un statut à imaginer d’indépendance association sur terre coutumière – même si l’accord de Nouméa empêche une quelconque partition définitive du territoire – ; d’une émergence de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, etc.

« Terre de parole, terre de partage », la Nouvelle-Calédonie, terre de symbole, mérite également de se transformer en terre d’action pour cultiver enfin un réel destin commun.

Edouard RAPPAZ

Comments (4)

Les responsables politiques doivent enfin penser à la construction de notre pays ! Bravo pour votre article

Félicitations pour votre article, qui s’attache à montrer les blocages persistants en Nouvelle-Calédonie. J’espère que 2026 permettra d’enfin aller de l’avant. Merci beaucoup pour votre contribution

Bravo pour vos réflexions. Je ne les partage par toutes mais qu’il est bon d’avoir de la fraîcheur dans nos modes de pensées.

Enfin un point de vue qui sort du triste débat indépendance / non indépendance !

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