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Pour que la Nouvelle-Calédonie retrouve un avenir commun

PlacedelaPaixNouméa
Crédit photo - La statue de la poignée de main entre Jacques Lafleur, chef de file des partisans du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la République française, et Jean-Marie Tjibaou, leader des indépendantistes kanak, échangée le jour de la signature des accords de Matignon, le 26 juin 1988, a été inaugurée à Nouméa, le 26 juin 2022. 
juin 2026 – Tribune libre rédigée par Edouard Rappaz, qui reprend les réflexions PUBLIÉES EN JUILLET 2025 ET EN DÉCEMBRE 2025

 

POUR QUE LA NOUVELLE-CALÉDONIE RETROUVE UN AVENIR COMMUN

La Nouvelle-Calédonie est née d’un pari : celui que le dialogue serait plus fort que la confrontation et qu’un destin commun se construirait sans demander à chacun de renoncer à son histoire et ses aspirations. Si ce pari n’est pas perdu, il n’est plus une évidence.

Quatre ans et demi après le troisième référendum d’autodétermination et deux ans après les terribles émeutes du 13 mai 2024, le territoire peine toujours à retrouver un horizon partagé. Les élections provinciales du 28 juin 2026 pourraient pourtant ouvrir une nouvelle étape, à condition qu’elles cessent d’être la simple addition des réflexes identitaires, pour devenir le point de départ d’un véritable avenir commun.

 

La crise insurrectionnelle de mai 2024 a mis à bas un système économique, social et institutionnel déjà à bout de souffle

Le 13 mai 2024, dans le contexte du projet gouvernemental d’élargissement du corps électoral, l’agglomération du Grand Nouméa s’embrase. Émeutes, barrages, pillages, allant jusqu’à des affrontements mortels, marquent une vague de violences inédites sur le territoire depuis quarante ans. 14 morts, 3 000 arrestations, 2,5 milliards d’euros de dégâts, 10 000 emplois perdus, diminution de 15 % du PIB, un bilan ahurissant[1].

Le modèle économique et social était toutefois déjà exsangue avant 2024. Industrie du nickel au point mort, concentration de richesse et inégalités de rente, finances publiques dégradées, vie chère, etc., si la récente crise qui a secoué la Nouvelle-Calédonie part d’un conflit politique, elle s’inscrit dans un contexte économique durablement difficile.

Les politiques publiques n’ont pas non plus été à la hauteur depuis vingt ans. Logements indignes, transports insuffisants, inégalités (indice de Gini autour de 0,42 contre 0,30 en France), manque d’espaces éducatifs et culturels, jeunesse abandonnée, autant de ratés qui concernent en particulier la communauté mélanésienne et fragilisent les perspectives d’un vivre-ensemble sain et prospère.

Pourtant, malgré ce constat malheureux, les responsables politiques ne parviennent pas à s’entendre pour construire l’avenir de la Nouvelle-Calédonie.

 

Des institutions et acteurs politiques incapables de penser le jour d’après

Confrontée à une organisation institutionnelle complexe – composée du Congrès, du Gouvernement, du Sénat coutumier, du Conseil économique, social et environnemental, de Conseils coutumiers, de trois provinces et trente-trois communes –, la Nouvelle-Calédonie pâtit de l’irresponsabilité de ses élus. Certains, indépendantistes et loyalistes, alimentent même un séparatisme insupportable et affirment que « le projet d’une Nouvelle-Calédonie institutionnellement unie et fondée sur un vivre ensemble, les uns avec les autres, est révolu »[2].

Dans ce contexte, les élections provinciales[3], la mère des batailles électorales en Nouvelle-Calédonie, déterminent à la fois la répartition des sièges dans les assemblées des trois provinces, au Congrès et au gouvernement. Le mandat de cinq ans confié aux élus en 2019[4] se trouve prolongé jusqu’à sept ans, alors que ces mêmes élus ont fait la preuve, depuis, de leur incapacité à faire émerger un projet commun pour la Nouvelle-Calédonie et s’entêtent dans d’incessantes rivalités.

Le dialogue institutionnel demeure confiné entre des interlocuteurs assis sur leurs positions acquises et peu enclins à prendre le risque du compromis. Or, le risque est grand que les logiques identitaires l’emportent, en nourrissant méfiance, rancœurs et ressentiment entre les communautés, et que deux légitimités – indépendantiste et loyaliste – s’opposent au lieu de s’enrichir l’une l’autre, pour forger un avenir commun.

 

 

Une logique de « blocs » opposée à l’unité de la Nouvelle-Calédonie

Le système électoral favorise la triste logique de « blocs », réunis au sein d’une alliance objective : plus l’un est radical, plus il donnera de voix à l’autre. En plus, les radicaux indépendantistes et loyalistes partagent une même facilité : renvoyer systématiquement à l’État la responsabilité des impasses calédoniennes, sans interroger leurs propres choix.

Côté indépendantiste, la lutte pour l’émancipation et la reconnaissance du peuple kanak demeure une aspiration légitime. Une partie radicale de ses responsables, notamment au sein du FLKNS[5], s’est toutefois enfermée dans une logique de confrontation permanente[6], sans proposer un projet suffisamment inclusif pour l’ensemble des Calédoniens, ni même s’attaquer aux maux qui abiment la société traditionnelle kanak (alcool, drogues, violence intrafamiliale, etc.).

Côté loyaliste, l’attachement à la République et à la France constitue une conviction tout aussi légitime. Néanmoins, une partie de ses responsables s’est davantage attachée à préserver les équilibres hérités du passé qu’à inventer ceux de demain. En défendant le statu quo sans répondre aux attentes de rééquilibrage, de justice sociale et de reconnaissance, elle a contribué, elle aussi, à nourrir les fractures qu’elle dénonce aujourd’hui.

Malgré un bilan qualifié ironiquement par Le Chien Bleu de « casier judiciaire »[7], les mêmes élus ont de forte chance de demeurer au pouvoir. Les espoirs d’une liste commune pour les voix, nombreuses, qui s’élèvent pour sortir de la bipolarité indépendantiste – non-indépendantiste[8], se sont révélés vains, heurtés au mur des ambitions. Ce contexte pourrait profiter à l’union des Loyalistes avec Le Rassemblement-Les Républicains, qui, une fois la campagne terminée, aura alors l’immense responsabilité d’apaiser et de rassembler.

 

Un statu quo intenable, une nouvelle organisation territoriale et politique à construire

Les institutions calédoniennes ont été pensées pour déléguer les pouvoirs et préserver la paix civile. Elles ont rempli une mission historique essentielle. Mais les défis d’aujourd’hui sont différents et visent à construire un projet collectif. Or, le mode de scrutin provincial tend à privilégier les logiques territoriales au détriment d’une vision commune, car les élus représentent leurs provinces avant la Nouvelle-Calédonie.

Les Provinces sont aujourd’hui les boulets de la Nouvelle-Calédonie. Conçues pour accompagner le juste « rééquilibrage », promis lors des accords de Matignon (1988) et Nouméa (1998), elles contribuent désormais à fragmenter la décision publique et à complexifier l’action institutionnelle[9].

Les Provinces méritent d’être repensées. Elles pourraient être supprimées et remplacées par des communautés de communes, émanation des élections municipales, et par le renforcement des prérogatives de la Nouvelle-Calédonie, avec le retour des élections territoriales, pour élire son Congrès et son Gouvernement[10]. En parallèle, quatre institutions consultatives complémentaires verraient leurs missions valorisées ou créées : Sénat coutumier, Conseil économique, social et environnemental de la Nouvelle-Calédonie (CESE-NC), Assemblée citoyenne du territoire, Congrès de la jeunesse calédonienne.

Une telle organisation donnerait une nouvelle énergie à la Nouvelle-Calédonie. En dépassant les logiques territoriales, en clarifiant les compétences et en rapprochant la décision publique des citoyens calédoniens, elle favoriserait l’émergence d’un véritable projet commun et consoliderait le sentiment d’appartenir à une même société, océanienne et européenne.

 

Construire un avenir partagé, avec un accord gagnant – gagnant – gagnant à inventer

Cette société calédonienne est remplie de richesses à valoriser. Forte d’un niveau de vie par habitant similaire à celui de la Nouvelle-Zélande et, donc, bien largement supérieur à tous les autres territoires du Pacifique[11], la Nouvelle-Calédonie dispose d’atouts exceptionnels, tels ses ressources naturelles, sa diversité et ses spécificités culturelles, ou son lien singulier avec la France, auquel reste attachée une immense partie de la population, y compris au sein de la communauté mélanésienne.

Dans ce contexte, la France ne peut se contenter de jouer un simple rôle d’arbitre mais doit s’engager. Pour elle – pour nous ! – se joue une part de son avenir au cœur de l’axe indopacifique, enjeu de toutes les convoitises et des luttes d’influence. Pour elle – pour nous ! – se joue une part de l’avenir de tous les territoires ultra-marins, à commencer, par ricochet vis-à-vis de la Polynésie française.

Dès lors, la responsabilité de l’État est de concilier trois exigences : reconnaître les aspirations légitimes du peuple kanak et des différentes communautés, garantir la participation de tous les citoyens calédoniens, y compris ceux exclus à ce stade du corps électoral spécial[12], et préserver les intérêts stratégiques de la France.

En ce sens, le débat, pour les élections provinciales à venir et au-delà, mérite d’être enrichi et partagé à propos :

  • Des enjeux du quotidien, pour répondre immédiatement aux insupportables crises économique et sociale
  • Des enjeux stratégiques, pour dessiner la Nouvelle-Calédonie de demain, avec, par exemple, l’organisation des pouvoirs – notamment l’avenir des provinces –, la meilleure représentation des populations, l’ouverture inéluctable du corps électoral[13] ou, encore, un nouveau contrat social, la lutte contre la vie chère et les inégalités – notamment avec de réels amortisseurs sociaux –, la mise à plat du système fiscal et social, la santé, les transports en commun, l’épanouissement de la jeunesse, le coût de l’énergie, l’avenir de la filière nickel, l’intégration économique régionale de la Nouvelle-Calédonie, etc.
  • Des enjeux institutionnels, pour offrir à tous visibilité et stabilité. Si le projet d’accord de Bougival, qui créait l’État de la Nouvelle-Calédonie dans la République française, signé le 12 juillet 2025 par tous les groupes politiques de la Nouvelle-Calédonie, a été abandonné depuis, il reposait sur « le pari de la confiance » [14]. Ce même pari peut être renouvelé, en tenant compte des trois référendums tenus entre 2018 et 2021, portant sur l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté, lesquels ont confirmé la place de la Calédonie avec la France. Un nouveau statut, idéalement pérenne et reposant sur une souveraineté partagée dans laquelle chacun trouve sa place, est à imaginer et pourra, en associant les populations, puiser dans les travaux réalisés depuis 2025, jusqu’au plafond envisageable mais indépassable du projet d’accord de Deva[15].

 

Une Nouvelle-Calédonie apaisée, équilibrée et sereine est à reconstruire. J’appelle de mes vœux, lors des élections provinciales du 28 juin 2026 et au-delà, un geste collectif et réciproque pour réconcilier, avec cœur et imagination, tout à la fois la tradition et la dignité kanak et la vocation de la République et parvenir, au plus vite, à un accord global, inscrit dans une communauté de valeurs et d’intérêts, pour l’avenir de la Nouvelle-Calédonie.

« Terre de parole, terre de partage », la Nouvelle-Calédonie mérite également de se transformer en terre d’action pour cultiver enfin un réel destin commun.

Edouard RAPPAZ

[1] Pour mesurer ce qu’a vécu la Nouvelle-Calédonie, il suffit de changer d’échelle. Rapportées à la population française, les émeutes de mai 2024 auraient fait près de 3 500 morts, détruit plus de deux millions d’emplois et provoqué plus de 600 milliards d’euros de dégâts.

[2] Discours de Sonia Backès, le 14 juillet 2024, qui, pour une fois, pourrait être tout à fait partagé par ses adversaires radicaux indépendantistes. Elle ajoute, ensuite, que « Au même titre que l’huile et l’eau ne se mélangent pas, je constate à regret que le monde kanak et le monde occidental ont, malgré plus de cent soixante-dix années de vie commune, des antagonismes encore indépassables ».

[3] Élections provinciales en Nouvelle-Calédonie :

Comment fonctionnent les élections provinciales en Nouvelle-Calédonie ?

Comment les voix sont-elles converties en sièges ?

[4] Les élections provinciales, initialement prévues le 12 mai 2024, avaient été reportées une première fois en décembre 2024, pour permettre la révision du corps électoral, réforme avortée après le déclenchement des émeutes du 13-Mai, puis jusqu’au 28 juin 2026, pour assurer la négociation d’un accord institutionnel sur l’avenir du territoire… accord jamais abouti jusqu’à présent !

[5] Le FLNKS n’est plus celui qu’il était. Il est dirigé désormais par des forces radicales, dont la CCAT (Cellule de coordination des actions de terrain) de Christian Tein, responsable des émeutes à la suite du 13-Mai. Surtout, le Parti de libération Kanak (Palika) et l’Union progressiste en Mélanésie (UPM), frange modérée du FLNKS depuis 1984, ont quitté la coalition indépendante en 2025. Le Palika et l’UPM mettent désormais en avant la bannière de l’UNI (Union nationale pour l’indépendance), qui prône le dialogue et la négociation, pour les prochaines élections provinciales.

[6] Si un non-lieu général a été récemment ordonné par les juges d’instruction parisiens en faveur des militants de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), dans l’enquête sur les émeutes ayant éclaté en 2024, le parquet a fait appel de cette décision qui génère un profond sentiment d’incompréhension et de colère. Cette décision intervient comme un écho au verdict de Tiendanite, en 1987. Dans les deux situations, quand il n’y a pas de justice, il ne peut y avoir de passerelles solides ni de traits d’union durables.

[7] Le Chien Bleu, édition juin 2026 : « Quel bilan ! Sept ans de mandat, trois référendums pour rien, une crise économique et des émeutes. C’est plus un bilan mais un casier judiciaire ».

[8] Dans cette mouvance et de façon schématique, en Province Sud, on trouve l’Éveil océanien, Calédonie ensemble, NOUS-Réunis, Faire pays et Construire autrement.

[9] Pensez, par exemple, qu’il existe trois codes de l’environnement, un par province, pour les 265 000 habitants de la Nouvelle-Calédonie.

[10] Le Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie demeurerait l’organe politique du pouvoir exécutif calédonien, selon les mêmes modalités qu’aujourd’hui : collégial, il représenterait encore les mêmes tendances politiques que celles du Congrès.

[11] Le niveau de vie par habitant en Nouvelle-Calédonie est notamment six fois plus important que celui au Vanuatu, avec une population comparable, par exemple.

[12] En Nouvelle-Calédonie, et de façon totalement unique, trois corps électoraux différents cohabitent :

  • Le corps électoral général, la liste électorale générale (LEG), qui permet de voter aux élections nationales (municipales, législatives, présidentielles et européennes)
  • Le corps électoral pour les élections au congrès et aux assemblées de Province, la liste électorale spéciale provinciale (LESP)
  • Le corps électoral spécial pour la consultation sur l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté, la liste électorale spéciale pour la Consultation (LESC)

[13] Si l’élargissement du corps électoral spécial à quelque 10 500 électeurs natif en Nouvelle-Calédonie a été validé par la loi organique du 28 mai 2026, aucun chiffre officiel consolidé n’indique encore combien de personnes demeurent exclues du scrutin – avant la réforme, environ 20 % des inscrits sur la liste générale ne pouvaient pas participer aux élections provinciales.

[14] Ces mots introduisent le projet d’accord de Bougival, le premier signé depuis 1998 (!) par toutes les forces politiques, sous l’égide de Manuel Valls, alors ministre des Outre-mer.  L’ingénierie institutionnelle proposée, construction sui generis ne rentrant dans aucune catégorie connue du droit constitutionnel, ouvrirait une voie vers une solution pérenne mais évolutive.

[15] En mai 2025, lors du Conclave de Deva, Manuel Valls, ancien ministre des Outre-mer, a proposé à la Nouvelle-Calédonie un statut de souveraineté avec la France. Cette proposition avait permis aux indépendantistes de revenir dans la négociation, mais Les Loyalistes et le Rassemblement ont marqué leur opposition nette à ce projet. En synthèse, la Nouvelle-Calédonie pourrait accéder à la souveraineté dans la cadre d’un Pacte d’union, de protection et d’interdépendance avec la France.

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